Ça commence comme une chambre d’enfant mal rangée. Sauf que là, au milieu des chiffons épars, c’est un petit bout de femme qui nous fait face, panier à linge sous le bras. Bougonne et brouillonne, elle se met au travail. Ramasse. Soupire. Trottine de tas en tas. Ramasse encore, mais avec le pied cette fois. Fait pirouetter un chiffon en l’air, l’approche de son nez, renifle – regrette aussitôt. Flanque son fatras au fond du panier, pénètre dans la scène, mi-castelet mi-bac à sable, structure légère au-dessus de laquelle se croisent des fils tendus. S’applique à accrocher là-haut son linge – tiens, il y a quelque chose d’intriguant au fond du panier.
C’est une grosse boule de papier mâché toute jaune… on dirait une lune. Vite, s'en emparer, rêver, s’échapper du quotidien monotone ! La lune se retrouve suspendue au fil, avant d’entamer un grand voyage autour de la terre en compagnie de notre lavandière réjouie. Scènes irrésistiblement clownesques, le laborieux accrochage des vieux chiffons et les tentatives d’ouverture d’un parapluie récalcitrant – pour abriter la lune – en disent long sur la nécessité de s’adapter, d’être plus malin que ces objets qui nous résistent… et pourquoi pas de jouer avec eux : partie de cache-cache, exploration minutieuse d’un minuscule espace, drôles de grimaces… seront la stratégie de cette lavandière peu commune qui, de clins d’œil complices en moues interrogatrices, finit par apprivoiser aussi le public.

Or donc, Madame Lune voyage. Nouveau regard sur le monde, le moindre objet prend vie. Madame Lune nous aide à rester enfants. A l’image du chapeau de Saint-Exupéry (souvenez-vous, le boa qui avait avalé un éléphant), il suffira d’un bullepack au bout d’une tyrolienne pour que soudain défilent dans le ciel des nuages : théâtre d’objet, simple et efficace. Plus tard, notre lavandière – deux mains en cercle autour des yeux, les coudes qui battent l’air – se transforme en aviateur : mime. Une silhouette en fil de fer, debout, couchée, c’est le meunier qui dort tandis que son moulin bat trop fort : ombres chinoises. Et du meunier au hibou, en passant par les petits poissons dans l’eau, des chansons enfantines ponctuent certaines scènes. L’écueil, qui aurait consisté à alourdir la mise en scène avec des refrains trop souvent entendus, est ici évité grâce à une interprétation fraîche et légère, parfois tendre et parfois mutine, de ces airs connus de tous les enfants. Quand aux décors, suspendus aux fils, ils sont doux et drôles à la fois : deux arbres amoureux en feutrine se balancent, un feu rouge « crache sa Valda » au sens le plus littéral du terme…

En quarante minutes (c’est-à-dire une nuit, avant que la lune ne se recouche), un monde a surgi à partir de presque rien. Et derrière une histoire toute simple, ce voyage un brin initiatique nous parle du pouvoir de l’imagination et de la beauté de certaines rencontres. Mais il nous parle aussi de l’exclusion, du racisme, de la brutalité symbolisés par la ville dont les habitants se demandent bien ce qu’ils pourraient faire d’un truc pareil – une lune, pensez-vous, « c’est démodé ! » … Au final, le public aimerait ne pas partir. Peut-être même que les grands, qui ne s’y attendaient pas vraiment, ont été encore plus attendris par ce spectacle destiné « aux 3 à 6 ans ». Dans les discussions, des images reviennent – quand la lune enfile son maillot de bain en se tortillant, c’est à se tordre –, des répliques aussi : « Chéri, décroche-moi la lune… pour la mettre vite aux encombrants ». Parmi les spectateurs, un pré-adolescent qui ne crache pas dans la soupe : on peut se prendre pour les Quatre Fantastiques et, quand les copains sont loin, fredonner des comptines…

Interprétation, manipulation, scénographie : Sophie Bernert. Mise en scène : Sylvain Bernert. Décors : Sophie Bernert et Gaëlle Templier.