Étrange grange

De loin en loin, on entend hurler des chiens.
Un frisson. Agenouillée à terre et secouée de spasmes, Tiamat se frappe le cœur avec violence.

« Ces quatre vents terribles
Plus je les repousse, plus ils résistent.
Leurs hurlements aigus pénètrent ma poitrine… »

Le soir dehors, la nuit dedans, les chiens qui aboient, Apsu assassiné... Seule au milieu de son immense drap d’eau, brisée par la douleur, Tiamat sombre dans la folie et dans la haine.

« Elle menaçait ses enfants comme une tempête égarée. »

C’est à nous, témoins impuissants, que l’homme adresse ces paroles. Il s’est levé. Il est le chœur, affligé et impuissant lui aussi… Mais quel chœur ? Et quel public ? Sommes-nous encore au théâtre ?

« Lorsque, pour le terre et le ciel, un destin fut tracé…
Un dieu fut égorgé pour que l’homme soit créé. »

Silence parmi les spectateurs. Chacun semble avoir oublié l’heure, avoir oublié le siècle, et redécouvrir quelque chose qui existe depuis la nuit des temps. Nous sommes une cinquantaine de personnes, assises sur des bancs de bois. À quelques pas de l’église de la Ferté-Loupière et de sa danse macabre. Sous une haute et belle charpente que parcourent les vents. C’est la Grange du Prieuré où, depuis quelques mois, l’équipe de Ferme à Rêves a pris ses quartiers d’été - quittant la proche vallée de l’Ouanne pour s’installer au bord du Vrin. Mais c'est très loin, beaucoup plus loin en réalité, qu’ils ont décidé de nous emmener.
Ce soir, entre le Tigre et l’Euphrate, nous entamons un voyage aux origines du monde.
Avant l’Homme.
Lorsque, au milieu du chaos initial, l’agitation d’une poignée de petits dieux scella la destinée de la terre et du ciel.

« Enuma elish
Lorsqu’en haut
Lorsqu’en cimes
Il n’y avait ni bleu ni ciel…
Lorsqu’ici-bas
Il n’y avait rien de la terre palpable…
Il n’y avait que l’eau
Qu’un amas de brouillard et d’eau. »

Le récit, psalmodié par les uns, repris et amplifié par les autres, enfle et se propage, devient tumulte assourdissant. Voix entrelacées, voix entrechoquées. Mais arrivée à son paroxysme la cacophonie cède soudain la place au chant. Portée par une voix profonde, la mélopée déroule son histoire avec lenteur, avec douceur. Les choses reprennent leur place. Un à un, chacun des dieux montre alors son visage : cynique, rêveur, béat, hautain, amusé ou incrédule…
Parmi eux cependant s'agitent de petits dieux bruyants, incontrôlables feux follets… Sous leurs pas, à chacune de leurs turbulences, les petits cailloux crissent sur le sol de la grange. Et crissent tant et tant que finissent par exploser les nerfs du dieu père, le grand Apsu.

« Qui peut arrêter le chant des garçons ?
Qui peut arrêter ce bruit sec qui dérègle le temps ?
Je les anéantirai… »

Commence alors le combat des petits dieux contre les grands dieux, la rébellion des enfants contre leurs pères,

« Lorsque nous apprenions qu’il nous tuerait le lendemain… »
« Nous devons le tuer aujourd’hui ! »

…tandis que le chœur observe, amer :

« Que signifie un grand dieu, si un petit se soulève ? »
« Quelle mère, quelle guerre injuste est la tienne.. »

Devant la puissante armée de Tiamat, Ea l’assassin d’Apsu renonce. Ea se sent vieux… Surgi du fond de la scène, sortant de l’obscurité, son fils Marduk s’avance.

« Il était le fils du soleil.
Le fils du soleil-dieu.

Alors, le dieu des dieux imagine ce qui manque à son royaume :

« J’ai pensé créer celui qui remplira cette terre
Qui regarde le front du soleil
Et qui joue avec les lunes »

C’est l’Homme qui sera créé.
Il sera créé dans un dessein précis : être au service des dieux.

« Nous l’avons créé pour porter le panier et la pelle,
Nous l’avons créé pour vivre dans les tranchées ou mourir,
Nous l’avons créé pour bâtir et bâtir. »

Et voilà Babel se construisant sous nos yeux. Ballet des bâtisseurs, qui courent d’un point à un autre, qui portent, acheminent, assemblent les murs, le portail et les colonnes de la forteresse. Le décor de la pièce est là, en train de naître. Babel grandit vers le ciel…

« Babel sera un temple, celui de meurtris. »

Grandit aussi le doute. Ainsi donc c’était cela, la destinée de l’homme ?

« Si Babel devient une contrée de paysans et un marché de bergers,
Est-ce qu’elle ne peut pas, alors, choisir un dieu paysan ? »

Pendant qu’ils s’affairent, les bâtisseurs entonnent leur chant plein d’entrain.
La destinée de l’homme ? Elle est peut-être ailleurs…

« Nous ne comptons pas sur Babel
Ou sur les niveaux de ses jardins
Nous ne comptons pas sur les dieux vivants
Ou sur les dieux morts…
Cherche donc une autre capitale…
Cherche les bâtisses de l’univers,
Et construis la tienne
Haute et plus haute
Construis la capitale des bâtisseurs
Haute et plus haute encore ! »

Les comédiens rejoignent le public en chantant.
Rideau.

Quoiqu'il n'y ait, dans la grange nue, ni rideau, ni point final, mais plutôt quelque chose qui commence.
Quelque chose né d'un espoir.
Comme si maintenant se faisait jour la foi en l’homme. Maintenant, ici, une envie de s'unir. De bâtir.
La grange se vide, dehors il y a des tables sur l’herbe, et puis à boire et à manger. Il y a des hommes, des femmes, des enfants aussi qui rient et qui courent, il y a le vent qui emmène leurs chansons et leurs rêves.

"Nous inaugurons chaque jour un conte…"



Ferme à rêves :
Moisson de rêves contre culture intensive

Pour cultiver ses propres rêves, et en faire germer tout autour de soi, une petite ferme vaut mieux qu’une grosse exploitation.

Oui, la Ferme à rêves a décidé de faire de grandes choses avec de petits moyens. De grandes choses ? Pas des spectacles joués à guichets fermés... ici, on ne dédaigne pas jouer pour une poignée de spectateurs, pourvu qu'ils repartent heureux. Débauche d’accessoires ou de technologie, têtes d’affiche, velours rouge sur les sièges : rien de tout cela à Ferme à Rêves. Pour tout décor, quelques baguettes de bambou, et c’est Babel qui transparaît derrière le frêle assemblage.
L'émotion n’en est que plus forte.

Lors de cette première rencontre autour d’Enuma Elish, les membres de la compagnie ont vu des sourires étonnés, ils ont convaincu les plus incrédules : "Oui, nous faisons du théâtre sauvage ! Servez-vous donc un verre, prenez un toast - nous les avons tartinés avec malice au milieu des herbe folles- ; et mettez trois sous dans notre précieuse boîte, alors on rejouera demain..."

Avec cette tirelire, ils n'ont sans doute pas fait fortune. Mais ils ont fait un constat : à l’intérieur, pas de petites pièces mais des billets… personne n’avait donc fait l’aumône… ceux qui avaient apprécié cette rencontre le leur avaient fait savoir en donnant la somme toute ronde qu’ils auraient déboursée pour aller dans un "vrai" théâtre.

Et ça, c’est un constat qui vaut son pesant d’or : il y a maintenant un théâtre qui chemine en Puisaye - qu’on se le dise !