1. C’est une exposition sur...


Sur la mort ?
Pas si sûr...
Sur le désir et sur l’amour ? Pourquoi pas.
C'est un cheminement, porté par les mythes fondateurs, à travers ces grandes questions qui forment le mystère de la vie. Ces questions auxquelles vous, humain inassouvi, n’avez de cesse de chercher une réponse.
Alors, allez-vous soulever le voile et regarder de l’autre côté ? Croyez-vous que l'on peut connaître ce qui est caché ?

Jean-François Dejean a rassemblé quelques indices qu’il a enfermés dans de petites boîtes noires, elles-mêmes installées derrière un rideau tendu. Vous pénétrez dans cet espace fermé où règne une atmosphère recueillie de chapelle ardente. Debout, face à des tables couvertes d’un drap noir, vous attendez que vos yeux s’habituent à la pénombre. En l’air, des lampes torches, pendues chacune au bout d’un fil, semblent descendre comme des araignées vers les objets exposés.

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Il y a du théâtre dans ce dispositif, et vous en êtes les spectateurs.
Des spectateurs un peu Pandore sur les bords, avides de découvrir quels secrets renferment ces boîtes. Des spectateurs qui, à tour de rôle, scrutent, examinent, s’en vont glisser leur œil à travers un trou, une porte, une fente…
Quinze stations sont répertoriées, qui s’articulent en un parcours défini. Quinze petites scènes miniatures assorties de citations plus ou moins longues. Quinze « tableaux » qui semblent autant d’énigmes, de réminiscences… Quinze reconstitutions, images parfois familières, peut-être déjà vues – mais où ? …en rêve, ou dans les limbes d’un cauchemar ?

Dieux et héros vous font face, évoqués par des figurines disparates : Sisyphe, Aphrodite, Midas… la Gorgone… Eros et Thanatos, la barque du Passeur, flottant sur le Styx…
Seul à seul avec les protagonistes d’une mystérieuse tragédie ou d’un drame latent, vous atteignez les tréfonds de votre imaginaire et de vos pensées. Entre ceux qui habitent l’obscurité des boîtes et ce qui vous habite à cet instant précis, toujours ce même lien : l’œil.
Le regard que chacun d’entre vous pose sur les choses. Vos yeux, fenêtres de l’âme, plongés dans un face à face avec la grande énigme… Drôle de tête-à-tête.

Sisyphe

2. Boîtes noires

Un œil à travers le judas. « Mon œil ! pensez-vous, et gare, si l'on tente de me raconter des histoires... »
A l’intérieur, un masque africain. Visage noir aux yeux de quartz. Deux yeux vivants… de ceux qui, la nuit, vous guettent dans l’obscurité et la touffeur de la forêt. Juste avant qu’un cri ne vous arrache à votre sommeil. Que vous veulent-ils, ces yeux, murés dans leur silence ? Magie… ou menace... peut-être même reproche… l’œil était dans la tombe et regardait Caïn… Étrange. La sensation d’une présence dans votre dos, et pourtant personne. Vos congénères sont un peu plus loin, ils épient sans un bruit, et vous les devinez coutumiers des trous de serrure, experts en indiscrétions. A votre tour vous les observez, en secret, tentant d’imaginer tout ce qu’ils voient… Peine perdue. Ce qui s’offre à eux dans ces alcôves est indécelable.

« C’est écrit » : voici les portes d’Hadès, le maître des enfers. C’est la deuxième boîte : dans l’entrebâillement, vous glissez le nez. Pénétrer dans la chambre liliputienne ? Votre corps démesuré vous l'interdit, innocente Alice au pays des Enfers ! Le portier garde la main sur le battant, mais il n’est qu’un soldat de plomb. Vous pensez : « suis-je celui qu’il attend ? » Mais à tout prendre, vous préfèreriez qu’on ne juge pas votre âme tout de suite… pas aujourd’hui… encore un peu de ménage à faire dans votre intérieur.

Gorgone

Troisième boîte : juste une fente. La lumière se faufile, éclaire un endroit précis. La silhouette noire d’un guerrier portant bouclier d’or apparaît.
Rappelez-vous L’Homme au casque de Rembrandt. Ce vieux soldat au visage grave, le front baissé. Dans l’or de son casque se lit toute la gloire et l’éclat d’une vie passée.
Vous vous apprêtiez à partir ? Votre regard est happé ailleurs. Sur le côté. Tapi dans un coin, un monstre difforme vous fixe. C’est la Gorgone Méduse. Celle dont l’œil, arme mortelle, pétrifie qui la regarde. La boîte semble conçue pour créer la surprise : d’abord vous voyez Persée, ce n'est qu'ensuite que vous découvrez la Gorgone – sans jamais avoir les deux, simultanément, dans votre champ de vision.
Mais de la Gorgone, piégée par son propre reflet dans le bouclier, il ne reste qu’une protubérance inerte, un tubercule minéral. Un tout petit caillou dont les hommes peuvent rire à présent, comme de ces nains qu’autrefois on exposait dans les foires.

Quatrième boîte… une cellule. Coller votre œil à une lucarne minuscule pourvue de barreaux. Reconnaître que cette exposition vous transforme en mateur. En maton. Examiner sans être vu, tel un surveillant effectuant sa ronde.
Celui qui est enfermé dans ce cachot, à la merci de ceux qui l’observent, c’est le Minotaure.
Nu.
Rester là, observer. Rester le temps qu’il faudra, rester et rester encore tant que la boîte n’aura pas livré ses secrets. Profiter de ce privilège – car ce qui se joue à présent n’existe que pour vous.
Le lendemain de votre visite, sur toutes les radios, la même information : la nuit passée, Jean-Pierre Treiber a été retrouvé mort dans sa cellule. Le détenu, cet ex-évadé célèbre bien au-delà des frontières de l'Yonne et de la Bourgogne, était ultra surveillé. De jour comme de nuit, toutes les heures, un gardien collait son œil au judas. « J'en ai marre d’être pris pour un assassin, privé de ceux qui me sont chers » furent ses derniers mots.

Minotaure

Le Minotaure ! Il fut décrit comme un monstre innocent qui attendait que Thésée, en le tuant, le délivre enfin de son enfermement. Il paraît aussi qu’il figure le monstre en chacun de nous, caché au cœur de notre labyrinthe intérieur, dans le dédale de notre esprit. Le monstre qu’il nous faut détruire.

Plus loin, plus tranquille, Aphrodite de dos se regarde dans son miroir. Ou peut-être vous observe-t-elle à la dérobée ? Ses fesses se laissent caresser du regard. Vos mains se souviennent d’autres caresses. C’était une heure plus tôt, en pleine lumière, de l’autre côté du rideau. C’étaient les fesses de l’Antigone sculptée par Philippe Guirlet, alias Ardy : des courbes à vous faire chavirer dans des flots insondables.

Epouvantail Chouette

Vous refaites surface. Devant vous, une barque. Autour, le noir. Lumières vacillantes au fil de l’eau. La face pâle et glacée du Passeur semble flotter dans l’obscurité, dans la nuit épaisse, dans l’oubli profond. Un frisson… Vous avancez encore. Sur un épouvantail à tête de mort, une chouette se perche, les yeux grands ouverts. L’imiter. Regarder la mort, pour tenter de comprendre – et se tenir cependant du côté de la vie. Du côté de la lumière. Se libérer des pensées parasites, des bavardages superficiels. Observer la réalité et l’accepter telle qu’elle est. Nul dogme. Nul prophète. Nulle idole. La possibilité d’un Dieu ? Peut-être… mais pas au prix de notre liberté.

L’exposition s’achève. Mais ce voyage initiatique tissé de métaphores n’est peut-être pas fini. Sur un dernier cartel, écrits à la main, quelques mots d'Albert Camus : « Il y a un Dieu, en effet, qui est le monde. Pour participer à sa divinité, il suffit de dire oui. Ne plus prier, bénir. »