Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,

Je me suis promené dans le petit jardin
Qu'éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d'une humide étincelle.

Rien n'a changé. J'ai tout revu : l'humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin...
Le jet d'eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
Chaque alouette qui va et vient m'est connue.

Même j'ai retrouvé debout la Velléda,
Dont le plâtre s'écaille au bout de l'avenue,
- Grêle, parmi l'odeur fade du réséda.


(Paul Verlaine, Après trois ans)




Nous avons tout mélangé

Nous avons tout mélangé c’est un fait
Les jours avec les années les désirs avec les regrets et le lait avec le café (…)
Et nous avons ajouté sans rime ni raison sans ruines ni maisons sans usines et sans prisons
la grande semaine des quarante heures et celle des quatre jeudis
Et une minute de vacarme
s'il vous plaît
Une minute de cris de joie de chansons de rires et de bruits
et de longues nuits pour dormir en hiver avec des heures supplémentaires pour rêver
qu’on est en été et de longs jours pour faire l’amour et des rivières pour nous baigner
de grands soleils pour nous sécher (…).

J. Prévert



La Courbe de tes yeux

La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur,
Un rond de danse et de douceur,
Auréole du temps, berceau nocturne et sûr,
Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.


Feuilles de jour et mousse de rosée,
Roseaux du vent, sourires parfumés,
Ailes couvrant le monde de lumière,
Bateaux chargés du ciel et de la mer,
Chasseurs des bruits et sources des couleurs,


Parfums éclos d'une couvée d'aurores
Qui gît toujours sur la paille des astres,
Comme le jour dépend de l'innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs
Et tout mon sang coule dans leurs regards.

P. Eluard



Il existe une race, voyez-vous, les hommes qui portent en eux un clochard en filigrane, ceux qu'un rien rend heureux, un merle sur l'herbe, des lichens sur un mur, une flaque de soleil sur un arbre, ceux qui vivent pleinement l'instant, ils sont immortels, c'est pour eux que j'écris.

Jean Sullivan



Fréquentations

J’ai fréquenté tous les milieux,
Les gens d’en-bas et les extrêmes,
L’adversité et le Saint-Lieu
Brimbalant les honneurs suprêmes.

Les trinqueurs, les rois de la pègre
Et les abonnés à l’ennui,
Le veau gras et la vache maigre,
Les brinquebalés par la nuit.

(…)

Les durs au cœur à sourde oreille,
A cœur ouvert pour les appeaux,
Les fleurs du cœur pleines d’abeilles
Nous butinant à fleur de peau.

Qui peut dire qui je poursuis
Ou qui je fuis, où je m’enfuis,
A qui je nuis, qui je séduis,
Ce que je puis, ce que je suis ?

Michel Martin (de Villemer)



De l'océan à la source

De la montagne à la plaine
Court le fantôme de la vie
L'ombre sordide de la mort
Mais entre nous
Une aube naît de chair ardente
Et bien précise
Qui remet la terre en état
Nous avançons d'un pas tranquille
Et la nature nous salue
Le jour incarne nos couleurs
Le feu nos yeux et la mer notre union
Et tous les vivants nous ressemblent
Tous les vivants que nous aimons

Les autres sont imaginaires
Faux et cernés de leur néant
Mais il nous faut lutter contre eux
Ils vivent à coups de poignard
Ils parlent comme un meuble craque
Leurs lèvres tremblent de plaisir
À l'écho de cloches de plomb
À la mutité d'un or noir

Un seul cœur pas de cœur
Un seul cœur tous les cœurs
Et les corps chaque étoile
Dans un ciel plein d'étoiles
Dans la carrière en mouvement
De la lumière et des regards
Notre poids brillant sur terre
Patine de la volupté

À chanter des plages humaines
Pour toi la vivante que j'aime
Et pour tous ceux que nous aimons
Qui n'ont envie que de s'aimer
Je finirai bien par barrer la route
Au flot des rêves imposés
Je finirai bien par me retrouver
Nous prendrons possession du monde

Paul Eluard



Cet amour

Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l'avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C'est le tien
C'est le mien
Celui qui a été
Cette chose toujours nouvelle
Et qui n'a pas changé
Aussi vraie qu'une plante
Aussi tremblante qu'un oiseau
Aussi chaude aussi vivante que l'été
Nous pouvons tous les deux
Aller et revenir
Nous pouvons oublier
Et puis nous rendormir
Nous réveiller souffrir vieillir
Nous endormir encore
Rêver à la mort
Nous éveiller sourire et rire
Et rajeunir
Notre amour reste là
Têtu comme une bourrique
Vivant comme le désir
Cruel comme la mémoire
Bête comme les regrets
Tendre comme le souvenir
Froid comme le marbre
Beau comme le jour
Fragile comme un enfant
Il nous regarde en souriant
Et il nous parle sans rien dire
Et moi j'écoute en tremblant
Et je crie
Je crie pour toi
Je crie pour moi
Je te supplie
Pour toi pour moi et pour tous ceux qui s'aiment
Et qui se sont aimés
Oui je lui crie
Pour toi pour moi et pour tous les autres
Que je ne connais pas
Reste là
Là où tu es
Là où tu étais autrefois Reste là
Ne bouge pas
Ne t'en va pas
Nous qui nous sommes aimés
Nous t'avons oublié
Toi ne nous oublie pas
Nous n'avions que toi sur la terre
Ne nous laisse pas devenir froids
Beaucoup plus loin toujours
Et n'importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d'un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous.

J. Prévert



La jeunesse n'est pas une période de la vie,

elle est un état d'esprit,
un effet de la volonté,
une qualité de l'imagination,
une intensité émotive,
une victoire du courage sur la timidité,
du goût de l'aventure sur l'amour du confort.
On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nombre d'années :
on devient vieux parce qu'on a déserté son idéal.
Les années rident la peau ; renoncer à son idéal ride l'âme.
Les préoccupations, les doutes, les craintes et les désespoirs
sont les ennemis qui, lentement, nous font pencher vers la terre
et devenir poussière avant la mort.
Jeune est celui qui s'étonne et s'émerveille.
Il demande comme l'enfant insatiable :
Et après ?
Il défie les événements et trouve de la joie au jeu de la vie.
Vous êtes aussi jeune que votre foi.
Aussi vieux que votre doute.
Aussi jeune que votre confiance en vous-même.
Aussi jeune que votre espoir.
Aussi vieux que votre abattement.
Vous resterez jeune tant que vous resterez réceptif.
Réceptif à ce qui est beau, bon et grand.
Réceptif aux messages de la nature, de l'homme et de l'infini.
Si un jour, votre cœur allait être
mordu par le pessimisme et rongé par le cynisme,
puisse Dieu avoir pitié de votre âme de vieillard.

Samuel Ullman, 1870, Alabama, USA




Quand on a connu…


Quand on a connu le Paris des laitiers,
des marchands de glace (le pain sur l’épaule),
des percolateurs, des agents à pélerine et bâton blanc,
des infirmières avec des voiles empesés,
des ménagères jetant la poussière aux fenêtres (mais jusqu’à dix heures seulement),
des concierges exigeant le nom après vingt-deux heures,
des crieurs de journaux,
des lavoirs et leurs battoirs et leur haute cheminée,
des repasseuses avec des fers gendarmes,
des fiacres, des vélos-taxis,
des tickets de pain et des queues chez les commerçants,
des vieux couloirs avec toutes leurs boîtes à compteurs et à lettres,
des escaliers avec les toilettes,
des halenées d’humidité et d’humilité,
des sarraux, des galoches,
des mendiants et des pauvres mioches
avec des engelures et des sourires gercés…
Le corps a pris de nombreuses lunures,
des coups de pied, des coups de vieux,
et sans être ancien combattant avec des rubans mérités
on a plusieurs cordes à son cou.
Et la bibliothèque devient de grandes orgues
et la cloche tinte comme une lutine
et la mort prend de l’importance parce qu’on est encore en vie.

Michel Martin (de Villemer)




Jeu de dames


La dame blanche aux cheveux blonds
Avec une peau isabelle,
La dame noire aux fortes hanches,
Aux cheveux courts, aux ongles longs
Jouent aux dames tous les dimanches
Et qui sera la plus belle.

Dans ce village de cent cases
Toutes les nuits ont des lampions,
Toutes les dames s’enturbannent,
Toutes leurs robes sont de gaze,
Les gars flattent les dames-jeannes
Et chacun se dame le pion.

Les joueurs ne sont jamais riches
Même en jouant de père en fils,
Pourtant certains au jeu de dames
(Et ce n’est pas parce qu’ils trichent)
Ne perdront jamais car aux dames
Il n’est pas prévu de métis.

Michel Martin (de Villemer)




Nuit de juin ! Dix-sept ans ! — On se laisse griser.

La sève est du champagne et vous monte à la tête...
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite là, comme une petite bête...

A. Rimbaud




Travail

J’ai travaillé par gratitude
Envers mes parents et autrui,
C’était jadis une habitude
Qui n’existe plus aujourd’hui.

J’ai eu menace du trimard
Avec la malle à quatre nœuds,
Bu café d’orge au coquemar,
Volé des fruits, gobé des œufs.

J’ai eu de charmants tête à tête
Quelques succès sans lendemain,
Des mains à trimer de la tête,
La tête à travailler des mains.

J’ai connu le temps des alertes
Et les tropiques des colons,
J’ai fait envieux et découvertes
En gravissant les échelons.

Eloigné parfois de la France
Je la retrouve un paradis,
Tout est relatif et souffrance,
Les au-delà sont des on-dit.

Avec un regain de retraite
Je serais heureux de mon sort
Car j’ai ma fortune secrète :
Toi, mon amour, mon beau trésor.

Michel Martin (de Villemer)




Au gré du cœur


Quand sombrera notre vieille chaloupe
Joignant l’amour à la sorcellerie,
Ton cœur en proue et ma tendresse en poupe
Nous voguerons en batifolerie.

Parlant gabier, brigantine, artimon,
Remonterons, à rames de feuillages,
Nos souvenirs de jeunesse en amont
Et la splendeur de nos appareillages.

Le cap à l’ouest jusqu’au bout du soleil
Nous barrerons tous les mauvais présages,
J’écoperai l’embrun de ton visage,
Prendrai le quart autant que ton sommeil,

Arraisonnant le moindre cauchemar,
Te protégeant des crocs de la tempête,
Puis au lever de ta voix, ton regard,
M’élancerai refaire ta conquête.

Michel Martin (de Villemer)




(…)
Beaucoup plus loin toujours
Et n'importe où
Donne-nous signe de vie
Beaucoup plus tard au coin d'un bois
Dans la forêt de la mémoire
Surgis soudain
Tends-nous la main
Et sauve-nous

J. Prévert




C’est toujours la même chanson,
Ce sont toujours les mêmes thèmes
Pour les convives au baptême,
Au glas, glissant des abat-son.

C’est toujours le même refrain,
Il n’y a que couplets qui changent
De la complainte à la louage
Et de la rengaine au chagrin.

Le labeur reste une berceuse,
L’amour se chante à l’unisson,
La cantilène est un frisson,
La chantepleure une pleureuse.

C’est toujours la même musique,
Le chantage pour la rançon
Et tout finit par des chansons
Plutôt paillardes ou bachiques.

Chansons de soldats, de marins,
Chansons des bois, des toits, des rus,
De l’averse qui tombe dru,
Souffles du ventre ou des airains.

Et chansons que l’on chante faux
Bien qu’ayant une voix chantante,
Une chanson sur nos défauts,
Une chanson qui nous enchante.

Une chanson que l’on fredonne
C’est toujours succès qui se vend
Moi me chansons je vous les donne,
Mon imprésario c’est le vent.

Michel Martin (de Villemer) « Rengaines »




Sauvetage

Quand on vieillit on prend plus d’assurance,
On le démontre en écrivant plus grand…
Mais en amour, c’est sûr, la préférence
Ne revient pas toujours au plus offrant.

Si tu t’enfuis je te tendrai la perche,
Vers le passé je jetterai un pont,
Je lancerai un avis de recherche,
Je me noierai pour être ton harpon.

Je te ferai un message du cœur,
Pratiquerai aussi le bouche à bouche
(Tes lèvres sont guillemets et farouche)
Tout y est prêt dans mon « attaché-cœur ».

Michel Martin (de Villemer)




Herberie


Admirez mon bel éventaire :
Le pissenlit, le laiteron,
Le panicault, la fumeterre,
Le plantain et le liseron.

La belladone à boules noires
Pour faire écarquiller les yeux,
Le pavot pour règne illusoire,
L’héliante pour bête à bon Dieu.

Le chiendent pour les dents des chiens,
L’ellébore pour la folie,
Le brin de buis pour les chrétiens,
Pour la tristesse l’ancolie.

Le henné pour les cheveux blancs,
Le safran des prés ou colchique,
Le mouron et le bouillon-blanc
Pour des mixtures diaboliques.

De la cigüe et de l’ombelle
Pour les désespoirs de toujours,
Puis ma belle plante rebelle
Belle-de-nuit, belle-de-jour,
Herbe folle à mettre en javelle
Que je recueille au jour le jour.

Michel Martin (de Villemer)




On me dit souvent qu’avec le temps j’irai mieux
Je ne veux croire que tu as quitté ce monde
J’avais rêvé pour nous d’un futur plus heureux
Je pense à toi chaque jour et chaque seconde

Quand on s’est rencontrés je n’étais qu’un gamin
Dans ma vie sombre ta lumière ouvrit mes yeux
Ma joie refleurira quand je tiendrai la main
De la Faucheuse pour te retrouver aux cieux

écrit par un poète de 14 ans qui souhaite garder l'anonymat




L'âge est venu, pas à pas, jour à jour

L'âge est venu, pas à pas, jour à jour,
Poser ses mains sur le front nu de notre amour
Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé.

Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,
Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes
Ont laissé choir un peu de leur force fervente
Sur l'étang pâle et sur les chemins doux.
Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,
Une ombre dure, autour de sa lumière.

Pourtant, voici toujours les floraisons trémières
Qui persistent à se darder vers leur splendeur,
Et les saisons ont beau peser sur notre vie,
Toutes les racines de nos deux coeurs
Plus que jamais plongent inassouvies,
Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur.

Oh ! ces heures d'après-midi ceintes de roses
Qui s'enlacent autour du temps et se reposent
La joue en fleur et feu, contre son flanc transi !

Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi,
Heureux et clairs encor, après combien d'années !
Mais si tout autre avait été la destinée
Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,
- Quand même ! - oh ! j'eusse aimé vivré et mourir,
Sans me plaindre, d'une amour obstinée.

Émile VERHAEREN (Les heures d'après-midi)



Je te l'ai dit pour les nuages,
Je te l'ai dit pour l'arbre de la mer,
Pour chaque vague, pour les oiseaux dans les feuilles,
Pour les cailloux du bruit,
Pour les mains familières,
Pour l’oeil qui devient visage ou paysage
Et le sommeil lui rend le ciel de sa couleur,
Pour toute la nuit bue,
Pour la grille des routes,
Pour la fenêtre ouverte, pour un front découvert.
Je te l'ai dit pour tes pensées, pour tes paroles :
Toute caresse, toute confiance se survivent.

Paul Eluard