1. Mémoire et transmission

L'histoire de la fabbrica se lit dans les traces qu'elle laisse.

Traces de la mémoire ouvrière.
Le haut-fourneau, les trois-huit.
Les luttes.

Cicatrices d'une histoire de l’Italie et du siècle.
Ombre du fascisme.
Visage d’une résistance qui ne veut pas se taire.

Empreintes de vies qui sont aussi les nôtres.
La mort et la naissance. L’amour.
La religion : foi en la vérité nue... ou dévotion envers les seins de la madone.

Fabbrica est un témoignage écrit à la façon d'une épopée. Un récit sur le fil, entre le tragique et l'anecdotique, entre le réel et l'onirique.

Fabbrica est un voyage qui dure - et endure - un siècle.
Beau comme un cantique.
Intime comme une prière.
Lancinant comme une ritournelle.


Emma fresque

2. Fabbrica : l’histoire

Ma Mère,

Je vous écris cette lettre, qui est la dernière lettre que je vous écris.
Je vous en ai écrit une par jour depuis tant d’années. Vous me disiez : « Écris, écris » et moi, j’ai écrit, pendant plus de cinquante ans. Une lettre par jour, pendant cinquante ans. J’ai toujours écrit. Tous les jours. Une fois seulement, je ne vous ai pas écrit, ma Mère, et vous m’avez dit : « Pourquoi tu n’as pas écrit ? »
(...)
Mais certaines choses, ou bien on les écrit tout de suite, ou bien il faut une vie entière pour trouver les mots pour les dire.


Ainsi commence-t-elle, la lettre manquante.
Et s'il aura fallu un demi siècle pour l'écrire, c'est parce qu'enfin elle confie l’histoire, trop longtemps tue, de la fabbrica - l'histoire des âmes qu’elle a engendrées, l'histoire des individus qu’elle a mutilés.

Enfin elle convoque et ressuscite les morts : morts, les amants de la belle Assunta, cette madone « au visage de pierre sculpté » ; morts les ouvriers, les géants d’acier ; et les fascistes, morts eux aussi ?

Une dernière lettre, pour dévoiler par quelles manoeuvres un certain Pietrasanta, propriétaire de la fabbrica, a acquis les terres autour de l’usine. Pour que l'on sache qu'il a enfanté un monstre qui a nom Benito.

Un dernier cri pour témoigner comment est mort l’ouvrier Fausto, la tête enfouie dans la terre, trois jours avant la naissance de son fils – un fils nommé Fausto lui aussi, parce que « le mort porte le vivant ».

Un dernier poing levé contre Giovanni Berta, promu chef parce qu'il a apporté le fascisme à la fabbrica, parce qu'il a harcelé Fausto, parce qu'il a trahi le secret de la belle Assunta.

Un dernier silence pour se souvenir de la mort du second Fausto, et de la naissance de son fils : Fausto, le troisième...

Ici, les ouvriers épousent la fabbrica. Parfois ils s’estropient pour rester en son sein, parfois ils sont achevés par les vapeurs du mercure. Ou abattus sous les balles d’un policier.
« Mais avec ce mercure-là, ma Mère, ils font les détonateurs pour les explosifs. (...)
Seuls ceux qui y travaillaient le savaient mais ceux-là n'en sortaient plus !»

Elle s'achèvera, cette lettre, avec la fin de la fabbrica. Démontée, vendue.
Partie avec son cortège d’amputés, de victimes et de monstres.
Partie avec ses secrets.

C'était une lettre. La dernière.
Une lettre écrite par « le survivant d’une apocalypse ».

Une dernière lettre afin que nous puissions, vous, moi, aujourd'hui encore et peut-être demain, écouter
« chuchoter les ombres
gardiennes du souvenir ».