Le jour d’ouverture de l’exposition, une œuvre totalement inédite, datant de 1975, a été présentée aux visiteurs. Ce diaporama d’une dizaine de minutes était projeté en présence de l’un de ses co-auteurs, Daniel Salem.

Constructions intensives partant à l’assaut du ciel encore bleu.
Tours.
Barres.
Logements pour travailleurs immigrés.
Résidences pour familles heureuses.
Rêve technicolor d’une consommation effrénée et d’un futur furieusement moderne.
Témoignage sidérant, cette œuvre politique et esthétique nous transporte à une époque où la banlieue de Paris s’était transformée en un gigantesque chantier. Défi prométhéen, la course au progrès se voulait alors promesse d’un avenir radieux pour tous.

Le Ciel est bleu, c'est un peu comme un coup de massue qui vous laisse là, KO et pantois. Dubitatifs face à clairvoyance dont les deux auteurs, Daniel Salem et Albert Gonzalez, ont alors fait preuve. C'était les années soixante-dix. Eux étaient étudiants ; ils fréquentaient les Beaux-Arts et arpentaient la banlieue - terrains vagues et trottoirs.
Les prises de vues audacieuses, les cadrages éloquents produisent un discours qui rend inutile tout commentaire en voix-off. Place à la musique. Et quelle musique ! « Et exspecto resurrectionem mortuorum » (« Et j’attends la résurrection des morts »), un morceau composé par Olivier Messiaen en 1964, interprété par les Percussions de Strasbourg. Le musicien s'était inspiré des imposantes montagnes des Hautes-Alpes qui l'entouraient alors, ainsi que des images d’édifices immenses et sacrés - églises et cathédrales, temples mayas ou aztèques, pyramides égyptiennes. Son œuvre, transposée ici, semble tout à la fois célébrer le monde moderne et montrer du doigt les monuments déshumanisants qu'il enfante.

Réalisé et projeté avec ce qui était à l’époque du matériel de haute technologie *, ce diaporama est une succession d’images en fondu-enchaîné. Le procédé du « fondu-enchaîné » possède la particularité de faire advenir, entre la progressive disparition d’une photo et l’apparition de la suivante, une troisième image virtuelle. Une image à la fois éphémère et fantomatique, créée par la superposition des deux autres. Et c’est là, précisément, que surgit l’inattendu : au premier regard, certaines images semblent être le fruit d’une surimpression ; très vite, on comprend qu'il n'en est rien, qu'on est face à une photographie unique. Humble reproduction, fidèle, d’un univers surprenant et hétérogène, au sein duquel de vieux immeubles décatis jouxtent des constructions à l’architecture futuriste et arrogante. Paysage hétérogène ou... schizophrène ?

C'est avec une sensation de vertige que l'on sort d’une projection du Ciel est bleu. Sans doute à cause de ces images-ci, qui se heurtent à cette musique-là. Mais, plus certainement encore, à cause du vibrant rappel de ce que fut cette époque. Rappel qui aujourd'hui se heurte au recul qu’on en a, quarante ans après. Et au sinistre bilan que chacun ne peut s’empêcher mentalement de dresser.
Dès lors, l'esprit vagabonde, et l'on se souvient qu'en 1960, déjà, Maurice Pialat signait un court-métrage d’une force poétique, historique et politique exceptionnelle : L’amour existe (Prix Louis-Delluc 1960, Mostra de Venise Lion Saint-Marc 1961, Prix Louis Lumière 1961). La projection de Saint-Sauveur lui fait écho. Si vous voulez savoir pourquoi, n'attendez pas et régalez-vous de ce petit joyau injustement méconnu.

Le ciel est bleu, oui.
L'amour existe, sans doute.
Faites-moi la courte-échelle : je veux apercevoir le premier et embrasser le second.
S'il vous plaît...

  • *Deux projecteurs Simda, un toppeur Simda F 100, un magnétophone à bande Revox B77
 Aujourd’hui, Daniel Salem poursuit sa démarche artistique en photographiant les paysages de Puisaye ; épris de la région depuis bientôt dix ans, il offre l’hospitalité aux visiteurs dans ses chambres d’hôtes au décor inspiré des fifties. Chambres d’hôtes à Saint-Sauveur, hameau des Perreux :1950-lestendresannees.blogspot.com