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1. Mises en boîtes.

Noir.
Rouge.
Obscurité.
Faisceau de lumière.
Visions étranges, tantôt oniriques, tantôt ironiques.
Des scènes minuscules présentées dans des dispositif fermés, qui font de nous des voyeurs voyageurs.

Ici, dans un sous-bois nocturne, sous le cercle ensorcelant d’une pleine lune de Sabbat, surgit une gazelle.

Plus loin, un troublant face à face avec une figure féminine aux yeux de braise.

Ailleurs, du minerai en fusion…
des ciels incandescents…
une langue de serpent…

Rouages,
chaînes,
engrenages…

Fournaises,
machines,
cheminées d’usine…

Petits mondes fascinants, les tableaux-sculptures de Jean-François Dejean semblent autant de réminiscences, de reconstitutions, d’images singulières. Scènes lilliputiennes, peut-être déjà vues – mais où ? …en rêve, ou dans les limbes d’un cauchemar ? Bribes d’histoires suspendues, en attente…

Un à un les spectateurs, découvrant quel secret renferme chacune de ces boîtes, atteignent les tréfonds de leur imaginaire et de leurs pensées. Happés par ces intérieurs secrets, il leur est parfois difficile d’en détacher leur regard. Hypnotique tête-à-tête. Ce qui s’offre à leurs yeux dans ces mystérieuses alcôves est indécelable. Ce qui s’y joue, là, maintenant, pour eux seuls, de quel genre d’expérience s’agit-il ? pourquoi ce frisson, pourquoi ce sourire, juste avant qu’ils ne refassent surface ?
Etranges rencontres.
Enigmatiques. Obscures.

Il y a de l’art dramatique dans ce dispositif.

2. Un artiste pour qui « le monde est un théâtre ».

Jean-François Dejean se définit comme « dessinateur, tailleur de pierres, plasticien ».

Il a commencé à dessiner enfant, s’est intéressé à la mythologie, a fait des études d’histoire, a réalisé des tableaux évoquant la Crète... au temps du roi Minos. Il a également appris à tailler la pierre, a travaillé pour le chantier médiéval de Guédelon, y a sculpté la clef de voûte ornée de la chambre seigneuriale du donjon… puis, un jour, décide de s’attaquer à d’autres matériaux.

Le voilà qui se met à découper, transformer et assembler des pièces de métal, de bois et de verre. Naissent alors sous sa main (ou plutôt se recomposent et renaissent) des objets uniques et audacieux, des tables curieuses et belles qui s'illuminent et nous racontent leurs vies antérieures...

Pour lui, pas question de s'enfermer dans un domaine artistique. Avant tout cela, il avait aussi créé un décor pour un théâtre parisien (L’Avare de Molière), avait joué dans plusieurs pièces, et s’était aussi ému ou passionné pour des textes – se confrontant à des auteurs variés, de Shakespeare à Brecht ou Peter Weiss. Et c’est précisément cette connaissance-là du théâtre qui transparaît dans la plupart des boîtes qu’il conçoit aujourd’hui.

Comme un orfèvre au travail, il enferme de minuscules héros légendaires dans des chambres obscures, éclaire une réalité inhumaine, immobilise derrière la vitre d’un hublot – ou l’œil d’un judas – les acteurs d’une mystérieuse tragédie, d’un drame latent.
« Les mises en scène à l’intérieur de boîtes dérivent d’une longue pratique du Théâtre avec ses décors et ses lumières, ses univers recréés, confie-t-il ; elles constituent un moyen privilégié pour m’exprimer sur un thème cher, traduire une idée, dire une révolte ou transcrire une émotion, une vision. »

Pour exposer son travail, les lieux atypiques voire buissonniers semblent lui convenir à merveille : l'ancien fournil de Moutiers, dans l’Yonne, face aux peintures murales de l’église qui font la renommée du village ; les arches du Viaduc des Arts, dans le douzième arrondissement de Paris ; et, depuis quelques temps, l'ex-épicerie du village à Saint-Sauveur-en-Puisaye, à laquelle un collectif d'artistes inventifs a redonné une nouvelle vie, savoureuse et pour le moins inattendue.

« La solitude, la continuité et le temps long sont les conditions les plus propices à cet exercice de création. »

3. Imagination, lumière, …et poésie.

Jean-François Dejean aime cette idée empruntée à Casanova :
‘Pensant à la réalité et à l’imagination, j’ai donné la préférence à celle-ci, puisque la première en dépend.’ (Casanova, Histoire de ma vie)

Il précise : « ma démarche artistique se veut poétique. Elle procède d’un certain regard, attentif et volontiers ému porté sur le vivant, sur les êtres. Elle est aussi l’expression et le désir de communication d’une vie intérieure qui m’est nécessaire, et au cœur de laquelle naissent le sentiment du Beau et celui de l’Amour. « Imaginer » est un maître-mot.
Les modes d’expression que j’utilise sont de plusieurs sortes :
- le dessin, et le pastel pour la couleur ;
- le travail de la pierre ;
- des réalisations de plasticien.
Pour ces dernières, il s’agit d’objets (tables, veilleuses …), de compositions, ou de mises en scènes à l’intérieur de boîtes pour lesquels un éclairage artificiel joue un rôle important la plupart du temps. Soit en ciblant un élément particulier pour les mises en scène, soit pour le simple fait de produire un effet lumineux spécial. Ces réalisations se font à partir de matériaux ou d’objets récupérés en bois, pierre, verre, métal, terre cuite … à l’exclusion de matières issues de l’industrie pétrochimique. Détournés de leur vocation initiale puis transformés, ils sont intégrés par assemblage dans des compositions nouvelles. »

Tout est prêt pour que nous nous laissions prendre au jeu.
L’histoire, c’est à nous de l’inventer devant ces toutes petites scènes de théâtre qui en disent à la fois trop et trop peu.
Le monde entier est un théâtre’, disait William Shakespeare.
Les petits mondes étranges de Jean-François Dejean sont autant de clins d’œil au dramaturge, vifs et malicieux, pour nous rappeler qu’une petite scène silencieuse, un instantané anodin, peuvent à leur tour être de véritables romans, en puissance…